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L’homme le plus casanier du monde

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1991.
Un soir du mois de mars, fin mars, Alexandra a dit à Matthieu :
« Chez Solange et Bernard, il y avait un type, un ami d’enfance de Bernard, Ronaldo je crois ou quelque chose comme ça. Une sorte de baroudeur, tu vois ? Le type qui a fait plusieurs fois le tour du monde, qui a tout vu, qui a tout connu… Il les a presque décidés à partir avec lui en Equateur ! »
L’idée a fait rire Matthieu :
« Bernard en Equateur ! On a du mal à le traîner jusqu’au Touquet ! »

Solange et Bernard sont les meilleurs amis d’Alexandra. Maintenant ils sont aussi les amis de Matthieu, bien sûr, mais Alex était leur amie bien avant de rencontrer Matthieu. À vrai dire, Alexandra et Solange ont beaucoup plus d’affinités l’une avec l’autre que n’en ont Bernard et Matthieu.

La semaine d’après, Alex a dit à Matthieu :
« Je suis passée chez Solange et Bernard. Il y avait Reynaldo, tu sais ? »
Matthieu a pensé « non, je ne sais pas », mais il n’a rien dit.
« Il squatte chez eux, a dit Alex. Ils sont à fond sur leur voyage en Equateur ! Bernard a réussi à obtenir ses cinq semaines. Pour Solange, évidemment, ça ne pose aucun problème…
– Et les petites ?
– Elles sont aux anges : toutes les vacances à Hyères, chez Mamy Alice ! »

Le surlendemain, en rentrant, Alexandra a dit :
« J’ai revu Reynaldo, chez Solange et Bernard. Tu vois, la façon dont il parle de l’Equateur, franchement, ça donne envie. En plus, il a plein de contacts là-bas, il connaît tous les endroits vraiment intéressants. »
Matthieu a pensé « en plus ? En plus de quoi ? », mais il n’a rien dit.
« De toutes façons, a dit Alexandra, tu le verras samedi.
– Samedi ?
– Ben, oui, samedi chez Solange et Bernard !
– Ah oui, c’est vrai… samedi. »

Le samedi, Matthieu a vu Reynaldo, il a entendu Reynaldo. Impossible ne pas voir Reynaldo, impossible de ne pas entendre Reynaldo. Reynaldo capte la lumière, Reynaldo capte l’attention, Reynaldo monopolise la parole. Les filles avaient des étoiles dans les yeux, même Bernard avait le regard d’un enfant de six ans qu’on a emmené au cirque. Matthieu, ce soir-là, était un peu comme le seul convive absolument sobre d’une tablée où l’on aurait déjà vidé plusieurs bouteilles. Il n’a pas cherché à dissimuler son agacement face aux interminables monologues de l’aventurier. Mais personne ne s’est aperçu de rien : pour cela, il aurait fallu lui prêter un minimum d’attention, lui jeter au moins un regard de temps en temps…

Dès les premiers jours d’avril, Matthieu a pu observer que toutes les fois qu’Alexandra prononçait une phrase de plus de dix mots, l’un de ces mots était nécessairement Reynaldo.

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Bernard ?

Au cœur des terres déshéritées du Tanesvois, là où l’hiver dure onze mois, la maison de la famille Lepoint, rue Lacour.
Comme chaque vendredi soir, après avoir couché Suzanne, sept ans, et Annette, six mois, Solange sortait de la plus petite commode du salon, second tiroir en partant du haut, le carnet à spirale qu’elle complétait en compagnie de son mari, Bernard. Comme chaque vendredi soir, il s’agissait de faire les comptes, et s’assurer de ne pas avoir dépassé le budget rigoureusement fixé.
Mais ce soir-là, Solange était quelque peu désorientée. Non pas qu’une dépense déraisonnable lui revînt soudain à l’esprit, cependant l’absence de Bernard ne lui était pas coutumière. Depuis qu’ils avaient pris ensemble l’habitude de noircir le carnet de chiffres, au point que certaines pages ressemblaient davantage à une tentative de résolution d’équations, il ne lui était jamais arrivé de commencer cette activité seule.
Solange se rappelait alors l’inhabituelle conversation qu’elle avait eue avec son mari, la veille. Bernard avait spontanément évoqué, un jour à l’avance, ces fameux comptes.
« Penses-tu que nous serons dans le bleu cette semaine ? » avait-il demandé comme s’il attendait le rendu d’un jugement.
Dans le bleu signifiait pour le couple qu’ils n’étaient ni dans le rouge, ce qui serait alarmant, ni dans le vert, ce qui serait vraiment rassurant. Dans le bleu, couleur d’un ciel dégagé, signifiait qu’ils avaient bien le droit de rêver, encore un peu.
« Je pense, oui… »
Bernard baissa la tête, résigné, comme déçu de la réponse de Solange.
« Tu vas bien, chéri ? Dois-je m’inquiéter ?
– Non, tu ne dois pas t’inquiéter, assura-t-il. Je vais te raconter quelque chose. Au magasin aujourd’hui, un client est venu me voir pour me demander conseil sur une tondeuse à gazon.
– Oui…?
– Ce client me disait quelque chose. En fait, il avait été mon tout premier client, quand j’ai commencé à travailler, il y a six ans !

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