Loading

Archive

Christophe Oget : juin 2016

Autres collaborations avec Christophe Oget

Read More →

Film n°3 : L’armée des ombres

Philippe Gerbier.
Luc Jardie.
Jean-François Jardie.
Claude Ullmann.
Félix Lepercq.
Et tant d’autres.

Des noms qui résonnent comme des colonnes de pierre, inamovibles, que seul un cataclysme hors norme pourrait faire tanguer. Ce cataclysme, c’est la seconde guerre mondiale. Mais loin de s’effondrer, ces colonnes, ébranlées, rappellent au monde qu’elles formaient un site, assis sur le plateau des valeurs humaines.
L’histoire de ces hommes, de ces femmes, est la démonstration que la force du collectif est bien supérieure à la somme des individualités. Ensemble, ces engagés de la France parviennent à prendre des décisions qu’ils n’auraient jamais eu le cran de prendre seuls. Ensemble, il y a comme de la bravoure dans les situations qui les pétrifient dans leurs fors intérieurs ! Quand la liberté individuelle est en danger, le collectif s’exalte !
Faute de pouvoir envisager l’avenir sur le long terme, il s’agit pour ces individus, ces résistants, de réagir le plus habilement possible. Tout en continuant à renseigner leurs alliés dans l’hypothétique espoir d’une libération à venir, Mathilde, Philippe Gerbier, Luc Jardie, et les autres, s’entraident à tenir le choc de l’Occupation. Ils s’entraident à déambuler dans les rues de Paris en toute quiétude, à laisser croire aux belligérants qu’il n’est plus nécessaire d’user de moyens coercitifs pour conserver leur emprise. Alors, peut-être, résistants et occupants marcheraient côte à côte sans soupçonner un instant leurs desseins réciproques.
Comme des rats enfermés dans un labyrinthe dont les chocs électriques finiraient de conditionner les chemins empruntés, notre armée des Ombres agit et réagit au gré des événements qu’elle subit. Lorsqu’une Ombre est détenue, une équipe est envoyée pour éblouir dans sa cellule l’ennemi d’un faisceau de lumière tel que celle-ci, soudain, s’échappe, disparaît ! Lorsqu’un traître ou un renégat est capturé, les Ombres s’agglutinent autour pour voiler à jamais son visage… Lorsque le dilemme cornélien est posé de sacrifier une individualité pour protéger le collectif, les Ombres se réunissent en assemblée fantôme et expirent leur dernier souffle d’humanité…

Il pleut sur la France, sur ses pâturages, ses pavés, ses bistrots. La guerre douche les derniers espoirs d’une vie meilleure, en laquelle les années folles avaient laissé croire. Les corps sont exsangues, les expressions crispées, et il n’y a plus que les idéologies, elles aussi figées, pour motiver les soubresauts de la France éternelle.
Les énergies se mobilisent parfois dans les tanières quand, à l’abri de la société des corrompus et des collaborateurs, le loup se retranche pour préparer sa riposte. Dans les souterrains, il hurle. Mais il sait aussi remonter à la surface pour galvaniser ses dernières forces et envisager le dilemme.
Philippe Gerbier envisage tous les dilemmes comme une équation mathématique où les inconnues symbolisent les troupes, et les signes dessinent la stratégie à mettre en place, qu’il veut la plus pragmatique possible pour s’approcher au mieux de la solution. Au lieu de se fier à son instinct grégaire, notre héros s’isole, raisonne à partir des ouvrages mathématiques de Luc Jardie (alias Jean Cavaillès), et donne, non pas sa solution, mais La solution. La seule vraie solution…

Ce film, griffé Jean-Pierre Melville, est celui dans lequel s’exprime le plus explicitement la mélancolie du réalisateur. Éric Demarsan finit de bouleverser les spectateurs épris de nostalgie, les partitions au piano étant une des composantes essentielles de L’armée des ombres.

Read More →

Film n°2 : The Shawshank Redemption

Onze mètres carrés, des barreaux pour laisser le soleil darder quelques-uns de ses rayons, un matelas qui semble avoir toujours été là, des toilettes de fortune, et un crachoir… On n’imagine pas Andy Dufresne, ancien banquier à l’allure froide, expulser de sa bouche les matières impures. Ce crachoir, probablement ne s’en servira-t-il jamais que comme un objet de contemplation. Un objet présent dans sa cellule, inutile, alors qu’il n’y a rien d’autre que ce mobilier de désolation, et ces pierres tout autour de lui…

Les pierres cristallisent son attention. Elles entretiennent une flamme, celle de la passion d’Andy Dufresne, géologue à ses heures perdues. Et à Shawshank, la nuit dure vingt-trois heures. Alors celui qui est en prison pour le restant de ses jours va se transformer en oiseau de nuit, seule façon, peut-être, de se faufiler entre les barreaux de sa cellule.
Les pierres cristallisent son imagination. Pourtant terré dans sa cellule, Andy Dufresne est capable de déployer ses ailes et s’élancer au-dessus de l’océan Pacifique et de l’infini bleu ! Travaillant pour l’éternité qui est devant lui albâtres, basaltes, calcaires et autres pierres, notre prisonnier polit un monde d’échecs dont il est le plus fin stratège ! Il y a toujours dans la marche avant de son esprit une arrière-pensée qui le fait se tenir droit. Ces pierres, pour le restant de sa vie à Shawshank, sont comme les vertèbres d’une colonne qu’il est le seul à pouvoir courber. On a souvent dit de lui, en société, qu’il était un homme raide. En vérité, Andy Dufresne, en société comme en prison, n’a jamais eu besoin d’être entouré pour exister, et le snobisme pointé du doigt n’est qu’un détachement acquis au contact de ses contemporains avec lesquels il n’aura interagi que par convention. C’est la prison qui l’a mis sur le chemin de l’amitié, pure et désintéressée. À Shawshank, Andy apprend. Il apprend qu’un homme tel que Red, meurtrier de couleur qu’il n’aurait jamais côtoyé en-dehors des murs de ce pénitencier, est en fait celui dont il se sent le plus proche. Et même qu’il y a possibilité de nouer entre eux un lien existentiel que rien ne pourrait désolidariser…
Les pierres cristallisent son Espoir. À travers le regard perçant de notre oiseau de nuit, il y a l’idée que ces quelques mètres carrés de cellule ne couvrent pas l’éventail de couleurs qu’il observe du plus profond de son être. Parmi elles, l’infini vert. Couleur des feuilles d’un chêne massif. Couleur des feuilles de ces branches sur lesquelles notre oiseau rêve de se poser. Couleur de tous les possibles.

Contrairement à Rita Hayworth et la rédemption de Shawshank, la nouvelle de Stephen King dont le film s’inspire largement, le point de vue est ici essentiellement celui d’Andy Dufresne (Tim Robbins), et non celui de Red (Morgan Freeman), qui demeure toutefois le narrateur.
Ce style de narration hybride offre l’opportunité au spectateur de ressentir la souffrance, voire par moment la désolation d’Andy. Mais grâce à la voix off de son ami, nous sommes également guidés vers les sentiments d’exaltation que le protagoniste est trop pudique pour nous exprimer directement. Red jette un pont entre Andy Dufresne et nous, avant de l’emprunter à son tour car il y aura toujours un chemin à parcourir pour être en mesure de toucher Andy de ses propres mains, plus précisément du bout des doigts, lui sourire, et avancer en sa compagnie !

Le metteur en scène, Frank Darabont, a lui marqué d’une pierre blanche l’année 1994 en se jouant des codes du film de prison, élevant The Shawshank Redemption au rang de ces œuvres intemporelles qui brassent des thèmes dont nous sommes tous épris. La métaphore du film pourrait être celle-ci : en dépit d’un environnement contraignant, voire coercitif, il s’agit, comme Andy, d’apprendre à se recentrer, comprendre notre destinée existentielle, afin de « maintenir l’Espoir en vie ».

Read More →

Film n°1 : Le Parrain

Aucune image n’est encore apparue à l’écran, et déjà le film de Francis Ford Coppola fait surgir une émotion : les premières impressions du métrage ne sont pas liées à la prestation d’un acteur, ni au talent du réalisateur, mais à la bande-originale, signée Nino Rota et Carmine Coppola qui, en quelques notes d’une partition soignée, nous annonce sa teneur. Il ne s’agit pas d’une histoire de gangsters comme les autres, mais d’une narration sensible, presque épidermique.
Cela augure avec précision de l’angle choisi par F. F. Coppola pour adapter à l’écran le roman éponyme de Mario Puzo. Les deux hommes ont co-écrit le scénario, fidèle mais focalisé sur les relations de la fratrie Corleone, et singulièrement sur le lien entre Michael Corleone (Al Pacino) et son père, Vito (Marlon Brando). Un film centré sur une famille dans la mafia donc, plutôt qu’un film de mafia incluant une famille.

La première demi-heure finira de plonger le spectateur dans l’univers des Corleone, par la mise en scène du mariage de la cadette, Constanzia (Talia Shire), formidable opportunité pour le réalisateur italo-américain de colorer la pellicule de ses propres souvenirs familiaux.
On y fait la connaissance de ses trois frères, le distant Michael, l’impétueux Santino (James Caan) et le bienveillant Frederico (John Cazale), sans oublier le demi-frère « germano-irlandais », le très sérieux Tom Hagen (Robert Duvall).
La façon dont s’articulent les relations de la fratrie, et des enfants à l’égard de leur père peut laisser envisager la direction que va prendre l’histoire, forcément mouvementée, parfois violente, des Corleone. Une histoire de pouvoir, de territoires new-yorkais segmentées selon les intérêts de chacune de ces Familles dont nous faisons peu à peu la connaissance… Une intrigue assez convenue, que les ressorts familiaux vont venir tordre.

En dépit du charisme exceptionnel de Vito Corleone, c’est bien Michael, « Mike », le personnage principal du film. Le père envoûte chacune des scènes dans lesquelles il apparaît par sa gestuelle minimaliste, presque suggérée, ou l’intonation de sa voix. Le fils, lui, intrigue par son détachement (sa froideur ?), son physique de jeune premier qui, sans doute, cache quelque chose. Comme un voile dans le regard qu’il serait imprudent de lever. Fardée derrière l’insoupçonnable fiancé de Kay Adams (interprétée par l’hypnotique Diane Keaton), il y a une brute qui ne s’assume pas et dont les éclats de colère sont aussi rares que spectaculaires. En cela, il est bien un Corleone, et même, le plus névrosé de tous.
Les choix de Michael tout au long du film revêtent l’apparence d’un certain dévouement pourtant, ils sont éloquents, et parlent surtout de lui. Afin d’assurer la survie de sa famille et sauvegarder l’intégrité physique de son père, il se sacrifie en prenant un risque incommensurable, qui l’oblige à s’expatrier longuement en Sicile. Pour ses proches, ses frères, sa sœur, pour eux tous, il s’éloigne de son père, sans laisser transparaître, paradoxalement, le moindre signe de déchirement.
Puisqu’il s’est senti contraint de se mêler aux affaires de la famille, lui qui avait d’abord juré de n’y être lié en aucune manière, peut-être cette expatriation est l’opportunité pour lui de prendre un ascendant définitif sur le reste de la fratrie… S’il en est, il ne peut pas être n’importe qui. Ici se tisse le lien diffus, dans un premier temps contrarié, entre le fils cadet et son père, lui qui était parvenu, en deux décennies, à constituer un véritable empire du crime !

Un jardin rassérénant, le père et le fils, seuls. Lors d’une de ces nombreuses scènes mémorables, moment d’intimité capturé par Francis Ford Coppola, Vito assure à Michael qu’il n’avait jamais voulu « ça » pour lui, lâchant cette phrase qui révèle, finalement, la philosophie de son parcours :

« And I refused to be a fool, dancing on a string, held by all those big shots ! » (« J’ai toujours refusé d’être un pantin, de danser au bout d’un fil tiré par des gros bonnets ! »).

L’essence du film réside bien dans ce condensé d’émotions, cristallisé par la mise en scène audacieuse car teintée d’un classicisme inhabituel pour ce genre que Le Parrain transcende !

Read More →

L’homme le plus casanier du monde

1

1991.
Un soir du mois de mars, fin mars, Alexandra a dit à Matthieu :
« Chez Solange et Bernard, il y avait un type, un ami d’enfance de Bernard, Ronaldo je crois ou quelque chose comme ça. Une sorte de baroudeur, tu vois ? Le type qui a fait plusieurs fois le tour du monde, qui a tout vu, qui a tout connu… Il les a presque décidés à partir avec lui en Equateur ! »
L’idée a fait rire Matthieu :
« Bernard en Equateur ! On a du mal à le traîner jusqu’au Touquet ! »

Solange et Bernard sont les meilleurs amis d’Alexandra. Maintenant ils sont aussi les amis de Matthieu, bien sûr, mais Alex était leur amie bien avant de rencontrer Matthieu. À vrai dire, Alexandra et Solange ont beaucoup plus d’affinités l’une avec l’autre que n’en ont Bernard et Matthieu.

La semaine d’après, Alex a dit à Matthieu :
« Je suis passée chez Solange et Bernard. Il y avait Reynaldo, tu sais ? »
Matthieu a pensé « non, je ne sais pas », mais il n’a rien dit.
« Il squatte chez eux, a dit Alex. Ils sont à fond sur leur voyage en Equateur ! Bernard a réussi à obtenir ses cinq semaines. Pour Solange, évidemment, ça ne pose aucun problème…
– Et les petites ?
– Elles sont aux anges : toutes les vacances à Hyères, chez Mamy Alice ! »

Le surlendemain, en rentrant, Alexandra a dit :
« J’ai revu Reynaldo, chez Solange et Bernard. Tu vois, la façon dont il parle de l’Equateur, franchement, ça donne envie. En plus, il a plein de contacts là-bas, il connaît tous les endroits vraiment intéressants. »
Matthieu a pensé « en plus ? En plus de quoi ? », mais il n’a rien dit.
« De toutes façons, a dit Alexandra, tu le verras samedi.
– Samedi ?
– Ben, oui, samedi chez Solange et Bernard !
– Ah oui, c’est vrai… samedi. »

Le samedi, Matthieu a vu Reynaldo, il a entendu Reynaldo. Impossible ne pas voir Reynaldo, impossible de ne pas entendre Reynaldo. Reynaldo capte la lumière, Reynaldo capte l’attention, Reynaldo monopolise la parole. Les filles avaient des étoiles dans les yeux, même Bernard avait le regard d’un enfant de six ans qu’on a emmené au cirque. Matthieu, ce soir-là, était un peu comme le seul convive absolument sobre d’une tablée où l’on aurait déjà vidé plusieurs bouteilles. Il n’a pas cherché à dissimuler son agacement face aux interminables monologues de l’aventurier. Mais personne ne s’est aperçu de rien : pour cela, il aurait fallu lui prêter un minimum d’attention, lui jeter au moins un regard de temps en temps…

Dès les premiers jours d’avril, Matthieu a pu observer que toutes les fois qu’Alexandra prononçait une phrase de plus de dix mots, l’un de ces mots était nécessairement Reynaldo.

Read More →

Bernard ?

Au cœur des terres déshéritées du Tanesvois, là où l’hiver dure onze mois, la maison de la famille Lepoint, rue Lacour.
Comme chaque vendredi soir, après avoir couché Suzanne, sept ans, et Annette, six mois, Solange sortait de la plus petite commode du salon, second tiroir en partant du haut, le carnet à spirale qu’elle complétait en compagnie de son mari, Bernard. Comme chaque vendredi soir, il s’agissait de faire les comptes, et s’assurer de ne pas avoir dépassé le budget rigoureusement fixé.
Mais ce soir-là, Solange était quelque peu désorientée. Non pas qu’une dépense déraisonnable lui revînt soudain à l’esprit, cependant l’absence de Bernard ne lui était pas coutumière. Depuis qu’ils avaient pris ensemble l’habitude de noircir le carnet de chiffres, au point que certaines pages ressemblaient davantage à une tentative de résolution d’équations, il ne lui était jamais arrivé de commencer cette activité seule.
Solange se rappelait alors l’inhabituelle conversation qu’elle avait eue avec son mari, la veille. Bernard avait spontanément évoqué, un jour à l’avance, ces fameux comptes.
« Penses-tu que nous serons dans le bleu cette semaine ? » avait-il demandé comme s’il attendait le rendu d’un jugement.
Dans le bleu signifiait pour le couple qu’ils n’étaient ni dans le rouge, ce qui serait alarmant, ni dans le vert, ce qui serait vraiment rassurant. Dans le bleu, couleur d’un ciel dégagé, signifiait qu’ils avaient bien le droit de rêver, encore un peu.
« Je pense, oui… »
Bernard baissa la tête, résigné, comme déçu de la réponse de Solange.
« Tu vas bien, chéri ? Dois-je m’inquiéter ?
– Non, tu ne dois pas t’inquiéter, assura-t-il. Je vais te raconter quelque chose. Au magasin aujourd’hui, un client est venu me voir pour me demander conseil sur une tondeuse à gazon.
– Oui…?
– Ce client me disait quelque chose. En fait, il avait été mon tout premier client, quand j’ai commencé à travailler, il y a six ans !

Read More →